La question de la langue auxiliaire internationale
GUSTAVE GAUTHEROT
 

Chapitre II

OPINIONS DE SAVANTS.
DIVERS SYSTÈMES
DE LANGUES INTERNATIONALES.

Depuis trois siècles, le problème de la langue internationale a préoccupé un très grand nombre d'esprits ; et l'on ne cite pas moins de cent cinquante à deux cents projets.

Avant de caractériser, en peu de mots, les divers systèmes auxquels ils se rattachent, rappelons quelques opinions – peu connues – de personnages célèbres, afin de dissiper tout de suite, par ces “arguments d'autorité” , certaines préventions.

Laissons de côté Bacon et Pascal, qui ne se livrèrent guère1, sur le terrain qui nous occupe, qu'à de curieuses “récréations mathématiques”. Et venons-en à Descartes.

Dans une lettre au P. Mersenne2 du 20 novembre 1629, Descartes affirme qu'il est “très aisé” de combiner une langue universelle : “Car, dit-il, faisant une langue où il n'y ait qu'une façon de conjuguer, de décliner et de construire les mots, qu'il n'y en ait point de défectifs, ni d'irréguliers, qui sont toutes choses venues de la corruption de l'usage, et même que l'inflexion des noms ou des verbes et la construction se fassent par affixes, ou devant ou après les mots primitifs, lesquelles affixes soient toutes spécifiées dans le dictionnaire, ce ne sera pas merveille que les esprits vulgaires apprennent en moins de six heures à composer en cette langue à l'aide du dictionnaire”.

Ces lignes sont fort intéressantes, car la langue régulière, pratique, compréhensible partout à l'aide du seul dictionnaire3, est précisément celle que réalisera plus tard le Dr Zamenhof. – Il est vrai que Descartes lui préfère une “langue philosophique” conforme à sa doctrine des “idées claires et distinctes”, et créée de toutes pièces par l'établissement d' “un ordre entre toutes les pensées de l'esprit humain” : une “langue qui ayderait au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses, qu'il lui serait presque impossible de se tromper4”. Conception chimérique, montrant que Descartes a été à la fois le père des deux systèmes de langues universelles si souvent proposés depuis le XVIIe siècle.

C'est aussi une langue philosophique servant de filum meditandi que Leibniz imagina dès 1663, et étudia surtout vers 16795. Dans cette langue “rationnelle”, observent MM. Couturat et Leau, “non seulement les mots devaient traduire la définition des idées, mais ils devaient rendre sensibles aux yeux leurs connexions, et par suite les vérités relatives à ces idées, de telle sorte qu'on pût les déduire par des transformations algébriques et remplacer le raisonnement par le calcul”. Pour transformer ce calcul logique en une langue, il suffirait de traduire les nombres par des mots prononçables, de représenter par exemple les 9 chiffres significatifs par les 9 premières consonnes, et les unités décimales successives par les 5 voyelles. Au préalable, on analyserait toutes les pensées de l'esprit humain, on les réduirait à leurs éléments simples, et on dresserait des idées premières un catalogue complet qui serait “l'alphabet des pensées humaines” ...

Nous ne discuterons point ce rêve de savant : il suffit de remarquer que le nombre des idées simples, beaucoup plus considérable que ne le supposait Leibniz, exigerait un “alphabet” d'une extrême complexité ; que d'ailleurs des relations hétérogènes, et très variées, empêcheraient nos idées de se combiner entre elles suivant un mode de composition symétrique et uniforme, analogue à la multiplication arithmétique ; qu'ainsi on aboutirait à une langue incompréhensible – à moins qu'une table de Pythagore, constamment présente à l'esprit, permît d'opérer sans cesse des multiplications et des divisions mentales6.

Mais si le vocabulaire – irréalisé – de Leibniz nous semble pratiquement négligeable, il n'en est pas de même de la grammaire philosophique qu'il voulut appliquer d'abord à un substratum concret, le latin. Suppression des anomalies et des illogismes qui entachent toutes les grammaires naturelles ; unité de la déclinaison, de la conjugaison et du genre ; adoption, comme base de la langue, de mots racines qui serviront à fournir régulièrement des mots dérivés, grâce à une liste d'affixes dont le sens sera absolument déterminé : ces règles principales s'imposeront désormais à tout créateur de langue universelle qui voudra faire œuvre viable.

Au XVIIIe siècle, Descartes et Leibniz ne manquèrent point d'illustres continuateurs. Leurs travaux ont été analysés, vers 1855, par cette Société Internationale de Linguistique qui se proposait “de répandre dans les esprits l'idée d'une langue universelle dont le besoin commençait à se faire généralement sentir, de chercher les bases de cette langue, d'en définir les conditions, d'en grouper les éléments et de préparer les voies à son établissement7”.

Après avoir raillé les sceptiques, semblables à “ce célèbre ingénieur français qui, à l'aide de raisons puisées dans les mathématiques en général et dans la pratique de la dynamique en particulier, démontra fort savamment que les locomotives ne pourraient pas marcher” , le Comité de la Société entreprit une revue critique des projets antérieurs de langue universelle ; il rappela alors les idées théoriques émises à ce sujet par Voltaire, qui qualifiait la diversité des langues d' “un des plus grands fléaux de la vie” ; par le président de Brosses, qui écrivit tout un Traité de la formation mécanique des langues et principes physiques de l'étymologie ; par Condillac, qui fit ressortir les avantages d'une langue bien faite, d'une langue philosophique et analytique8 ; par Condorcet, qui assimilait la langue à une algèbre ; par Delormel, que nous nous gardons bien de ranger parmi les grands hommes, mais dont le projet9 tendant à “rapprocher les hommes et les peuples par le doux lien de la fraternité” rattacha la création de la langue universelle au puissant mouvement “humanitaire10” inauguré par la Révolution Française : “Il serait à désirer, s'écria le citoyen Barailon à la séance de la Convention du 26 brumaire an III (16 novembre 1794), que le pétitionnaire (Delormel) pût réussir à rendre le genre humain à lui-même, à empêcher l'isolement de chaque peuple11”. Et l'Assemblée renvoya au comité de l'Instruction publique un ouvrage d'ailleurs curieux en lui-même, puisque son auteur y apparaît comme un précurseur de la classification bibliographique décimale12.

Au XIXe siècle, le nombre croissant des projets qui virent successivement le jour, leurs vices essentiels et leur échec inévitable jetèrent le discrédit sur l'idée elle-même, et déterminèrent les princes de la pensée à s'en détourner. C'est ce que comprit à merveille, en 1855, un philosophe éminent, M. Charles Renouvier13, qui dénonça le caractère factice, superficiel et précaire de toutes les langues a priori ; il formula en même temps les conditions auxquelles la langue internationale – dont il était du reste partisan – devait satisfaire, pour être adoptée et rester perfectible : elle doit être, écrivait-il14, “philosophique par sa grammaire, empirique par son vocabulaire”, c'est à dire que la grammaire, répondant aux formes invariables de la pensée, peut être définitivement fondée sur l'analyse logique de nos idées ; tandis que le vocabulaire, soumis aux progrès constants de l'esprit humain, doit emprunter aux langues vivantes des matériaux ou racines toujours susceptibles d'accroissements.

Ces principes fondamentaux, devenus (comme nous l'expliquerons plus loin) en quelque sorte intangibles, assuraient le succès du linguiste qui aurait assez de génie pour en trouver les formules pratiques ; car c'est bien du génie qu'il fallait encore à ce linguiste, comme il en faut aux expérimentateurs qui appliquent les calculs théoriques établissant, depuis longtemps déjà, l'avenir illimité du “plus lourd que l'air” . – L'inventeur s'étant trouvé, l'indifférence ou le scepticisme sont périmés ; et, de fait, le nombre des savants et des littérateurs qui approuvent ou patronnent aujourd'hui la langue internationale ne nous laisse plus que l'embarras du choix15. Indiquons-en dès maintenant deux qui jouissent en matière linguistique d'une exceptionnelle autorité : Max Müller et Michel Bréal. “La conception d'une langue artificielle, a écrit le premier, jouant, à côté des idiomes nationaux, le rôle d'organe international, est certainement réalisable. J'affirme que cette langue artificielle peut être beaucoup plus régulière et plus parfaite, plus facile à apprendre que n'importe laquelle des langues naturelles de l'humanité16”. “Il ne s'agit pas de déposséder personne, a déclaré de son côté Michel Bréal, mais d'avoir une langue auxiliaire commune, c'est à dire, à côté et en sus du parler indigène et national, un commun truchement volontairement et unanimement accepté par toutes les nations civilisées du globe... Ce sont les idiomes existants, qui, en se mêlant, fournissent l'étoffe de la langue nouvelle. Il ne faut pas faire les dédaigneux : si nos yeux, par un subit accroissement de force, pouvaient en un instant voir de quoi est faite la langue de Racine et de Pascal, ils apercevraient un amalgame tout pareil17.”

L'opinion de M. Bréal a prévalu, au point que tous les systèmes différents l' “amalgame” naturel qu'il préconise sont relégués désormais au rang de simples curiosités historiques. Pourtant il n'est pas inutile d'esquisser brièvement les raisons profondes qui devaient les faire échouer sans retour.

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Avec MM. Couturat et Leau – dont l'Histoire de la Langue universelle est, dans son genre, un chef-d'œuvre – il convient de distinguer trois systèmes de langues internationales : les systèmes a priori, mixtes et a posteriori18. Cette division est d'ailleurs à la fois logique et chronologique : car, par une évolution toute naturelle, les quelque soixante projets principaux qui ont vu le jour depuis trois siècles s'écartent de plus en plus de l'artificiel et de l'arbitraire. L'art cherche à triompher en se rapprochant de la nature.

Au lendemain de la Renaissance, nos ancêtres se crurent en état de percer tous les secrets de la nature, d'analyser toutes les idées de l'esprit humain comme on démonte les rouages d'une horloge : “De même qu'un petit nombre de lois fondamentales devaient rendre compte de tous les phénomènes, un petit nombre d'idées primitives devaient composer toutes nos pensées ; il suffisait de les cataloguer, puis de les combiner mathématiquement, pour reconstituer les deux mondes parallèles de la nature et de l'esprit.” D'où l'idée d'une langue philosophique, “expression adéquate de la pensée et de la réalité19”, comme celle que préconisèrent Descartes et Leibniz.

Nous en avons déjà indiqué le vice essentiel : la classification logique sur laquelle elle repose est forcément arbitraire et caduque, car notre esprit reste étroitement borné, et notre science – même quand nous la qualifions d' “exacte” – toujours révisable. Les mathématiques n'ont-elles point subi de nos jours une refonte complète ? Quant aux sciences “expérimentales” , un seul exemple montrera le sort qui attend les nomenclatures idéologiques : l'oxygène et l'azote, dont les chimiste du XVIIIe siècle croyaient avoir trouvé, ne varientur, les propriétés fondamentales, sont devenus de véritables contre-sens : c'est l'hydrogène qui devrait s'appeler oxygène, puisque c'est lui qui caractérise les acides ; et l'azote aurait dû recevoir un nom tout contraire, puisque c'est l'élément le plus essentiel des êtres vivants...

Aussi bien, certains auteurs de langues aprioristes ont-ils abandonné toute prétention philosophique, et même tout effort de classification logique des idées, pour revenir à des classifications empiriques et arbitraires, à de simples numérations, et à des combinaisons mathématiques de sons. Tel ce fameux Jean-François Sudre, qui consacra quarante-cinq années de sa vie à une Langue musicale universelle20, dont les seuls éléments, invariables et vraiment universels, étaient les sept notes de la musique : doredo, par exemple, signifiait temps ; doremi, jour ; dorefa, semaine ; sirelasi, constituer ; domisol (accord parfait), Dieu ; solmido, Satan, etc. Cette langue merveilleuse revêtait, du reste, sept formes différentes : on pouvait énoncer ou écrire les noms internationaux ; les jouer ou les chanter sur un instrument de musique quelconque ; les écrire sur une portée musicale ; les représenter par sept signes sténographiques spéciaux, soit écrits, soit dessinés en l'air avec le doigt ; les figurer par les sept premiers chiffres arabes, par les sept couleurs du spectre, par une pression de l'index de la main droite sur les quatre doigts de la main gauche ou leurs intervalles, remplaçant ainsi la portée...

Une éblouissante ingéniosité – et surtout certaines considérations philanthropiques21 – valurent à Sudre les plus flatteurs, les plus encourageants appuis : félicitations de plusieurs commissions de l'Institut de France22 et de nombreuses sociétés savantes ; prix de dix mille francs à l'Exposition universelle de Paris de 1835 et médaille d'honneur à l'Exposition de Londres de 1862 ; témoignages de sympathie de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alexandre de Humboldt, etc.

On devine les vices rédhibitoires du Solrésol : effroyable monotonie résultant de l'emploi exclusif de 7 syllabes pour exprimer toutes les idées humaines ; similitudes des noms23, défiant la mémoire la plus sûre ; renversement absolu de toutes nos habitudes de langage, des lois les plus générales de la linguistique et de la psychologie.

La mémoire et nos habitudes d'esprit, voilà les ennemis irréductibles de toutes les langues a priori. Elles méconnaissent, par leurs combinaisons arbitraires de lettres et de syllabes, la correspondance déterminée qui existe nécessairement entre le sens et le son des mots. Elles sont aussi dépourvues d'utilité pratique que de valeur scientifique. Et le succès transitoire qu'elles ont parfois rencontré ne prouve qu'une chose : la nécessité d'une langue internationale.

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Renonçant à la fois aux prétentions philosophiques d'un Descartes et à l'arbitraire effréné d'un Sudre, les créateurs de langues universelles mixtes cherchèrent à se rapprocher des langues naturelles en leur empruntant leurs racines, et même en se conformant (du moins ils le prétendent) aux grandes lois de la philologie. – Ils restèrent toutefois à bien des égards dans les ornières de l'arbitraire : au regard du choix même des racines, qu'ils veulent surtout neutres et extra-nationales ; au regard de la formation des mots qu'ils veulent “couler” dans des “moules” rigides et uniformes, construits a priori24, ce qui dénature les racines ; au regard des règles grammaticales qui affectent “une symétrie superficielle et puérile” , et combinent les composés et les dérivés suivant une méthode trop simpliste qui engendre l'uniformité et la confusion25.

Le Volapük est le plus connu de ces systèmes hybrides, – et il importe d'autant plus de bien faire comprendre au lecteur les causes de sa ruine que cette ruine, survenue après de brillantes victoires, a donné lieu à des assimilations foncièrement injustifiées.

“Le lexique du Volapük – écrit Mgr Schleyer26, créateur de la langue – a pour base, en première ligne, la langue anglaise, parce qu'elle est parlée par 100 millions d'hommes environ. Après l'anglais, on tient compte particulièrement de l'allemand et du français et aussi de l'espagnol et de l'italien27”. – Il y a là, pour le vocabulaire, une sérieuse garantie de compréhension. Mgr Schleyer y a ajouté celle d'une grammaire régulière et rationnelle : chaque lettre a toujours un seul et même son ; l'accent porte toujours sur la dernière syllabe ; les substantifs ont le genre naturel ; les adjectifs ont tous la terminaison caractéristique ik ; les verbes ont une conjugaison unique et régulière ; la dérivation se fait au moyen d'affixes ayant toujours le même sens... Nous pourrions énumérer d'autres avantages théoriques du Volapük ; mais la chose est inutile, car leur réalisation est si vicieuse qu'elle réserve une complète désillusion.

Polyglotte sans doute distingué, Mgr Schleyer n'avait rien du philologue ; il était dépourvu de “ce sens de la critique et de la comparaison, qui constitue la philosophie du langage28”. D'où l'invraisemblable fantaisie avec laquelle il transforme, défigure et dénature les mots qu'il emprunte aux langues vivantes. Sous le prétexte que “les radicaux des substantifs doivent être autant que possible monosyllabiques”, afin de ne pas engendrer de dérivés trop longs, et que la lettre r doit être exclue parce que les Chinois, les vieillards et les enfants la prononcent difficilement, il représente animal par nim, centum par tum, terre par tal, world (monde) par vol, remarquable par makab...

Pour obtenir des monosyllabes “fermés” , il ajoute un l initial aux radicaux commençant par une voyelle : lab = avoir, lil = oreille29, lop = opéra, Lap = Alpes... Comme il veut une orthographe “essentiellement phonétique” , il fait de chamber (chambre), cem ; de friend (ami), flen... Tout cela d'ailleurs comporte, au mépris d'un des principes fondamentaux de la langue, d'innombrables exceptions : la lettre r est tantôt remplacée par un l (paire = pal) ; tantôt par une autre consonne : roof30 = nuf ; cigare = zigag ; tantôt par rien du tout, (fot = forêt ; fem = fermentation)... Certains mots ont une origine tout simplement grotesque : pourquoi Amérique se dit-il Melop ? Parce que l'inventeur a chargé la syllabe finale du mot Europe de signifier l'idée de continent en général. Quant au mot Amérique, la première lettre (A) étant aussi l'initiale d'Afrique et d'Asie, on l'a exclue ; mais la syllabe mer déplaisant aux Chinois31, on l'a transformée en mel ! En vertu des mêmes motifs, les autres continents se nomment : Yulop, Silop, Filop et Talop.

D'autres raisons font des mots volapükistes de perpétuelles énigmes : l'accumulation des préfixes et des suffixes aboutissent à des formes tellement longues et compliquées que le radical verbal y devient méconnaissable32 ; les flexions grammaticales sont aussi arbitraires que le choix des radicaux33 et la formation des mots : empruntées d'ordinaire à l'ordre alphabétique des voyelles, elles ne présentent pas d'analogie avec les flexions des langues naturelles : “C'est un mécanisme monotone et tout a priori qui déroute la mémoire au lieu de l'aider34”. Cette monotonie va jusqu'à enlever aux mots toute valeur phonétique : que disent à l'esprit ou à l'oreille des mots comme nomamafiko (régulièrement) et potanamam (remboursement par la poste) ; des mots qui répugnent à la prononciation avec leur multitude de voyelles accentuées, comme pükülün et penecödädöl ; des mots qui sont en quelque sorte “invertébrés” et se rapprochent des balbutiements enfantins par suite de la suppression de l'r, comme dledäl et tlätön, plogam (programme) et banoam (panorama) ? N'est-ce point là une sorte de bouillie, fade, indigeste, écœurante, qu'il suffit de regarder pour être édifié ?

Somme toute, le Volapük n'est pas une langue a priori, puisqu'il emprunte ses éléments aux langues vivantes ; et ce n'est point non plus une langue a posteriori, puisque ses emprunts se font presque exclusivement dans les langues germaniques, au hasard, sans tenir aucun compte du principe de l'internationalité. Son seul principe, a-t-on écrit – et c'est là son défaut capital – est de n'avoir pas de principe ; il est une œuvre de fantaisie, de caprice et d'arbitraire35.

Et pourtant il eut une fortune singulière : vers 1889, on comptait 283 sociétés ou clubs volapükistes, répartis sur toute la surface du globe ; à Paris seulement, il existait 14 cours publics et gratuits ; le nombre de diplômes dépassait 160036 ; on évaluait à un million le nombre total des volapükistes. En 1888, il parut 182 ouvrages, écrits dans 25 langues différentes, ayant trait au nouvel idiome ; le nombre des journaux était de 25, dont 7 entièrement rédigés en Volapük. Enfin, au congrès de 1889, on parla exclusivement le langage de Mgr Schleyer. – Ce congrès devait en consacrer l'universel et définitif triomphe : il en marqua le déclin, déclin si rapide que douze ans après il ne subsistait plus que quatre clubs et 159 correspondants37.

Le public – le public même savant – en a conclu que toute langue internationale, tout “volapük” , était voué au même sort. – Ce serait vrai, si l'on se bornait à des créations aussi défectueuses que celle de Mgr Schleyer. Mais si l'on évitait les fautes qu'il a commises ; si l'on imaginait une langue plus simple, plus facile, plus internationale, moins artificielle, on ne saurait voir, en faveur de ses chances de succès, dans la vogue passée du Volapük, qu'un argument a fortiori.

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Nous avons déjà reproduit le jugement de M. Renouvier : la langue internationale doit être empirique par son vocabulaire, et philosophique, c'est à dire rationnelle, par sa grammaire.

Tel est le double principe des systèmes a priori, principe dont l'application judicieusement réglée rend, croyons-nous, définitive la solution du problème.

Après les enseignements d'une évolution trois fois séculaire, les auteurs de nombreux projets38 qui ont vu le jour depuis trente ans admettent tous, dans le choix des racines, la règle du maximum d'internationalité. Considérant d'une part que la nouvelle langue doit être aussi facile à apprendre que possible ; d'autre part, qu'elle n'a pas à être inventée, puisqu'elle existe déjà en puissance dans les langues européennes par le seul fait de leur origine commune et de la similitude des civilisations qu'elles reflètent, ils se contentent d'en dégager les éléments lexicologiques et grammaticaux communs. Grâce au développement des relations internationales, ces éléments sont d'ailleurs de plus en plus nombreux : disons tout de suite que sur 100 radicaux espérantistes, par exemple, un Français en connaît déjà 70 à 80.

La limitation aux langues européennes et par conséquent romanes39 des sources auxquelles puise la L.I.40 a été critiquée par des partisans de sa neutralité et de son universalité absolues : contentons-nous d'observer que les Européens, et tous les peuples du monde qui parlent leurs langues, ne peuvent sacrifier aux intérêts des Chinois ou des Japonais, des Cafres ou des Malgaches, l'immense avantage qui résulte pour eux du choix de vocables leur appartenant. Du reste, si l'Europe adoptait une langue devenue l'expression et le véhicule de sa civilisation, le monde entier ne tarderait point à l'imiter. C'est le cas de répéter : “Qui trop embrasse mal étreint”.

La L.I. s'assimile d'abord les mots communs41 à toutes les langues européennes ; puis, progressivement, ceux qui possèdent le maximum d'internationalité. – Toutefois, comme la facilité d'acquisition reste l'objectif suprême, on se contente d'adopter des radicaux qui donnent ensuite naissance à des dérivés et à des composés, selon un système de formation régulier et autonome. La logique vient en aide à la mémoire, et donne à la L.I. une souplesse et une richesse merveilleuses : elle lui permet de créer, à l'occasion, sur une base naturelle, les mots dont elle peut avoir besoin, et lui confère une sorte d'autonomie qui la rapproche des langues vivantes elles-mêmes : “Une langue est d'autant parfaite, – écrivait, il y a un siècle et demi, le savant allemand J.-H. Lambert, comme s'il avait dès lors prévu l'application de ce principe, – qu'elle fournit plus de possibilités pour composer et dériver de ses radicaux des mots de telle signification qu'on veut, de telle sorte qu'on puisse comprendre la signification du nouveau mot d'après sa structure42”.

La L.I. sacrifie donc, quand il le faut, l'internationalité à la régularité : c'est le cas pour sa grammaire. Il n'existe point, en effet, de morphologie commune aux langues internationales ; les syntaxes varient d'une langue à l'autre, et présentent des singularités ou des anomalies qui ne sont point fondées en raison.

Aussi la L.I. doit-elle régulariser la forme et l'emploi des éléments grammaticaux qu'elle emprunte, autant que possible, aux langues vivantes. Elle le fait, d'ailleurs, – et c'est ici que s'efface de nouveau l'arbitraire, – suivant certaines lois philologiques. On sait que les grammaires européennes tendent à l'uniformité : en français, par exemple, les verbes nouveaux sont conformes à certain type – le type des verbes réguliers de la première conjugaison43, considéré (plus ou moins inconsciemment) comme normal ; les adverbes nouveaux sont en ment. Les verbes irréguliers, reliques du passé, sont en quelque sorte des éléments morts. En les excluant, et en suivant les lois de l'évolution naturelle des langues vivantes, la L.I. réduit au minimum le rôle dangereux de l'arbitraire et se place dans un courant qui lui assure l'avenir.

Lorsque nous exposerons la structure de celle des L.I. a posteriori qui nous semble appliquer de la façon la plus satisfaisante les principes généraux que nous venons de formuler, on comprendra mieux pourquoi nous estimons le problème résolu.

Auparavant, nous avons à examiner deux autres solutions, qui poussent à l'extrême l' “apostériorisme” , et donnent lieu, en outre, à de graves controverses : la solution par le latin et la solution par le français.


1. Dans leurs études sur le calcul infinitésimal et le triangle mathématique. Voir G. Moch, la Question de la Langue Internationale, Paris, Giard et Brière, 1897 ; – Couturat et Leau, Histoire de la Langue Universelle,

2. Edition Adam-Tannery, t. I, p. 76 (Paris, Cerf, 1898). – Texte reproduit dans l'Histoire de Couturat, p. II.

3. Voir plus loin, chap. VI.

4. "Je tiens que cette langue est possible, ajoutait Descartes, et qu'on peut trouver la science de qui elle dépend par le moyen de laquelle les paysans pourraient mieux juger de la vérité des choses que ne font maintenant les philosophes."

5. Voir Couturat, la Logique de Leibniz, chap. III, et Opuscules et fragments inédits de Leibniz.
Leibniz connaissait les projets linguistiques de Descartes. On retrouve dans ses papiers la copie du passage cité dans la note précédente, passage auquel il a ajouté cette remarque : "Cependant, quoyque cette langue dépende de la vraye philosophie, elle ne dépend pas de sa perfection. C'est à dire cette langue estre établie, quoyque la philosophie ne soit pas parfaite : et à mesure que la science des hommes croistra, cette langue croistra aussi. En attendant elle sera d'un secours merveilleux et pour se servir de ce que nous sçavons, et pour voir ce qui nous manque, et pour inventer les moyens d'y arriver, mais surtout pour exterminer les controverses dans les matières qui dépendent du raisonnement. Car alors raisonner et calculer sera la même chose."

6. La même idée pourrait être exprimée par une foule de mots différents correspondant à autant de décompositions différentes du nombre donné en facteurs non premiers ; par exemple le nombre 120 est susceptible de

7. Premier Rapport du Comité de la Langue universelle lu à la Société de Linguistique, le 3 juillet 1856, imprimé dans la Tribune des Linguistes de Casimir Henricy.

8. L'Art de penser. – La Langue des Calculs.

9. Projet d'une langue universelle, présenté à la Convention nationale, par le citoyen Delormel. A Paris, chez l'auteur, au ci-devant Collège de la Marche, rue et Montagne Geneviève, An 3 (50 p. in-8o).

10. Delormel écrivit aussi la Grande Période ou le Retour à l'Age d'Or.

11. Réimp. de l'ancien Moniteur, XXII, 514.

12. Voir l'Histoire de Couturat et Leau, p. 29.

13. Membre de l'Académie des Sciences Morales et Politiques.

14. De la question de la Langue universelle au XIXe siècle, dans la Revue, t. II, p. 56-85 (août 1855).

15. Voir plus loin, chap. XI.

16. Nouvelles leçons sur la science du langage, professées en 1863, trad. Harris et Perrod, t. I, p. 73. – Comme on le voit, ces leçons sont antérieures à la création de l'Espéranto ; mais, depuis, Max Müll

17. Le choix d'une langue internationale, dans la Revue de Paris, 15 juillet 1901, p. 244.

18. Nous ne dirons rien des pasigraphies (comme le Code International des Signaux et la Classification bibliographique décimale), puisque ces langues universelles, restreintes du reste à des objets spéciaux, ne sont que des langages écrits

19. Histoire de Couturat et Leau, p. 547.

20. Dictionnaire publié à Paris en 1866 ; Grammaire publiée à Paris en 1903 par Boleslas Gazewski, secrétaire de la Société pour la Propagation de la Langue universelle Solresol.

21. Plusieurs des formes du Solrésol étaient accessibles aux aveugles et aux sourds-muets.

22. En 1827, 1833, 1839, 1856.

23. Exemples : dosidomi = légume ; midosido = sacrifice ; la fadomi = la lettre ; lafadomi = additionner !

24. Nous empruntons ici à MM. Couturat et Leau beaucoup de leurs propres expressions.

25. Les flexions sont constituées, par exemple, par la gamme des voyelles.

26. Né en 1831 à Oberlauda (Bade), curé de Litzelstetten, près Constance, camérier secret du Pape.

27. Grammatik der Universalsprache (5e édition, Konstanz, 1885), section 71.

28. Moch, la Question de la Langue internationale (Paris, Giard et Brière), p. 26.

29. Anglais : ear.

30. Toit

31. Il a du reste été prouvé dans la suite que les Chinois employaient parfois le son r. – Ajoutons que Mgr Schleyer a admis le son r pour beaucoup de mots : tandis que France se dit Flent, Allemagne se dit Germän et Barbarie Berberän.

32. Mgr Schleyer lui-même avait en conséquence pris l'habitude de l'imprimer en italique : pogebomöd, pasepübomöv. (Voir Couturat et Leau, Histoire, p. 153.)

33. Ce choix est fait au hasard, surtout dans les langues germaniques, sans que l'inventeur tienne compte (comme Zamenhof) de l'internationalité des radicaux.

34. Couturat et Leau, Histoire, p. 153.

35. Kosmos, 1888, étude de M. Eugen Lauda.

36. Voir le Yelabuk pedipedelas (Annuaire des diplômés) de 1889, Paris, Le Soudier.

37. Liste des Correspondants (Lised spodelas) pour 1901.

38. Dans leur Histoire, qui date de 1903, MM. Couturat et Leau analysent 22 systèmes a posteriori inventés de 1883 à 1902.

39. On sait que les racines latines, base des langues romanes, ont aussi pénétré dans les autres langues européennes : elles composent, par exemple, les deux tiers du vocabulaire anglais, au point que Max Müller a pu ranger l'anglais

40. Nous adopterons désormais ces initiales pour désigner la Langue Internationale.

41. Presque tous les mots scientifiques et techniques sont dans ce cas.

42. Neues Organon, III, section 129 (Leipzig, Wendler, 1764).

43. Verbes en er. – En allemand, ce sont les verbes en ieren.